Quelque chose d’étrange se passe dans l’Antarctique, et c’est une bonne nouvelle

L’Antarctique a augmenté sa surface de glace récemment, mais ce n’est pas une aussi bonne nouvelle que l’on pourrait l’imaginer. Explications.


Une bonne nouvelle qui cache une vérité

Entre 2020 et 2024, la calotte glaciaire de l’Antarctique a temporairement gagné de la masse, malgré le réchauffement climatique. Ce paradoxe apparent s’explique surtout par … la neige. Des chutes de neige exceptionnellement abondantes. Mais derrière cette accalmie se cache un équilibre très fragile. À première vue, la nouvelle semble rassurante. Alors que le réchauffement climatique continue de fragiliser l’Antarctique, des chercheurs ont observé qu’entre 2020 et 2024, la calotte glaciaire du continent a en fait gagné de la masse. Cela semble contredire toutes les données récentes sur le climat. En réalité, c’est plutôt un rappel que le système antarctique est complexe et que plusieurs phénomènes peuvent se produire en même temps. Malgré cette récente statistique, l’Antarctique continue de perdre de la glace. Mais, au cours de ces quelques années, il a aussi reçu assez de neige pour compenser temporairement une partie de ces pertes.

Antarctica ice/Pexels/Francesco Ungaro-30429904

Des milliards de tonnes de glace

Depuis 2002, les scientifiques suivent de près l’évolution de la masse de la calotte antarctique grâce aux satellites. Pendant de nombreuses années, la tendance était claire: le continent perdait de la glace, à raison d’environ 90 à 142 milliards de tonnes par année. Mais selon une étude récente, ce bilan s’est inversé entre 2020 et 2024, avec un gain net d’environ 68 milliards de tonnes par année.

La neige ne peut pas tout faire

Il ne faut pas cependant mal interpréter ce chiffre. L’Antarctique ne “va pas mieux” au sens large. Le continent continue de perdre de grandes quantités de glace vers l’océan, notamment par le détachement d’icebergs. Selon l’Agence spatiale européenne, cette perte a même augmenté d’environ 100 milliards de tonnes par an comparativement aux deux décennies précédentes. Autrement dit, la sortie de glace vers les océans s’accélère. Ce qui a changé, c’est que l’entrée, sous forme de neige, a été encore plus importante, du moins pendant cette période. Le grand responsable de ce renversement temporaire, c’est donc la neige. Certaines régions de l’Antarctique ont connu des accumulations particulièrement marquées entre 2020 et 2024. Cette neige supplémentaire s’est ajoutée à la surface de la calotte, et a fait augmenter sa masse totale. Cela peut sembler contre-intuitif, mais un climat plus chaud peut parfois favoriser davantage de neige. Tant que l’air reste suffisamment froid pour que cette humidité se transforme en flocons, une hausse de température ne signifie pas automatiquement moins d’accumulation.

glacier melt antarctica Credit: Paul Souders. Stone. Getty Images

Comment le réchauffement peut-il amener plus de neige?

L’explication repose sur un principe fondamental de la science du climat: un air plus chaud peut contenir plus de vapeur d’eau. Pour chaque degré de réchauffement, l’atmosphère peut retenir environ 7 % plus d’humidité. Cela signifie qu’une atmosphère plus chaude peut faire en sorte que certaines tempêtes transportent beaucoup plus d’eau. En Antarctique, cette humidité peut ensuite tomber sous forme de neige si les températures locales demeurent assez basses. Les chercheurs pointent notamment du doigt des rivières atmosphériques, ces longs corridors d’air très humide qui transportent de grandes quantités de vapeur d’eau sur de longues distances. Depuis 2020, ces événements auraient été plus fréquents et plus intenses, alimentés notamment par de forts vents de l’ouest. En arrivant au-dessus de certaines parties de l’Antarctique, cette humidité supplémentaire s’est transformée en neige, ce qui a temporairement aidé la calotte glaciaire à gagner en masse.

La valse hésitation

Comme l’explique le météorologue Nicolas Lessard :

« En sachant que les pôles sont les régions du monde qui se réchauffent le plus rapidement, l’effet combiné de l’atmosphère, qui peut contenir davantage de vapeur d’eau et des rivières atmosphériques qui pompent davantage d’humidité, forme un scénario qui favorise la fonte des glaciers, mais aussi une hausse de la neige. C’est comme si l'atmosphère ne savait pas sur quel pied danser.»

matrice

Un répit, pas un rétablissement

Il serait tentant de voir dans ces résultats une bonne nouvelle sans nuance. Les scientifiques décrivent plutôt l’Antarctique comme un continent en équilibre précaire. D’un côté, les chutes de neige ont momentanément fait pencher le bilan du bon côté, mais de l’autre, la glace continue de s’écouler vers l’océan, et ce mouvement semble s’accélérer. Le problème ne se limite pas non plus à ce qui se passe à la surface. Les plateformes de glace flottantes qui bordent l’Antarctique continuent de s’amincir. Si elles se fragilisent ou se brisent davantage, les glaciers situés derrière elles peuvent se mettre à glisser plus rapidement vers la mer, ce qui aggrave les pertes. En d’autres mots, la neige donne un peu de répit, mais elle n’efface pas les mécanismes de fond qui poussent le continent vers la perte de glace.

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Un continent fragile

L’Antarctique n’est pas un simple décor lointain. Sa calotte glaciaire contient assez d’eau douce gelée pour faire monter le niveau des mers d’environ 58 mètres si elle fondait entièrement. Bien sûr, un tel scénario ne se produirait pas du jour au lendemain. Mais cela montre l’importance énorme de ce continent dans l’équilibre du climat mondial. Tout changement dans sa masse influence à long terme le niveau des océans, les zones côtières, la circulation océanique et le système climatique dans son ensemble. Pendant longtemps, les scientifiques pensaient que l’Antarctique réagirait plus lentement que le Groenland au réchauffement climatique. Les données récentes montrent plutôt qu’il est lui aussi beaucoup plus sensible qu’on ne le croyait.

Importantes nuances

Le message essentiel n’est donc pas que l’Antarctique est “sauvé”. C’est plutôt que la situation est plus nuancée qu’un simple bilan annuel. Oui, la calotte antarctique a gagné de la masse entre 2020 et 2024. Mais ce gain s’explique surtout par des chutes de neige exceptionnelles, pendant que les pertes de glace vers l’océan continuent d’augmenter. L’Antarctique vit peut-être une pause temporaire dans sa tendance à la perte nette de masse. Mais cette pause repose sur un équilibre fragile, qui pourrait basculer si les rivières atmosphériques deviennent moins nombreuses, ou si l’écoulement de la glace vers l’océan accélère encore.

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