L’Afrique va se séparer en deux plus rapidement que prévu
Non, ce n'est pas le synopsis d’un film de science-fiction: l’Afrique de l’Est est en train de se fissurer, et des chercheurs estiment que ce processus est plus avancé qu’on le croyait. Explications.
Un très long processus
Selon une étude récente publiée dans Nature Communications, une vaste zone appelée le rift de Turkana, entre le Kenya et l’Éthiopie, s’amincit et se fracture peu à peu. À très long terme, cette transformation pourrait contribuer à séparer une partie de l’Afrique de l’Est du reste du continent, et même à donner naissance à un nouveau bassin océanique. Pas de panique : on parle ici d’un phénomène qui se déroule à l’échelle de millions d’années, pas d’un changement visible d’une décennie à l’autre. Mais pour les scientifiques, certains signes précoces sont déjà bien là.

Une fracture lente, mais bien réelle
Le rift de Turkana s’élargit à un rythme d’environ 4,7 millimètres par année. Cela peut sembler minuscule, mais en géologie, c’est loin d’être anodin. Imaginez une fissure sous votre maison qui s’élargit au même rythme. Dans 50 ans, ce serait un fossé de près de 25 cm de large. Ce phénomène s’inscrit dans le vaste système de rift est-africain, une immense zone où la croûte terrestre est étirée. Cette déformation sépare graduellement la plaque nubienne, qui porte la plus grande partie du continent africain, de la plaque somalienne, associée à la côte est de l’Afrique et à Madagascar.
Quand les plaques tectoniques se rapprochent, elles forment des chaînes de montagnes. Quand elles s’éloignent, elles peuvent finir par ouvrir un océan. C’est d’ailleurs ainsi que sont nés plusieurs océans actuels, il y a des dizaines ou centaines de millions d’années.
Plus avancé que prévu
Pour mieux comprendre ce qui se passe sous la surface, les chercheurs ont utilisé des données sismiques afin d’estimer l’épaisseur de la croûte terrestre dans la région. Le constat est frappant : au centre du rift, la croûte ne mesurerait qu’environ 13 kilomètres d’épaisseur, contre environ 35 kilomètres en bordure de la zone.

Pourquoi est-ce important?
Parce qu’en dessous du seuil d’environ 15 kilomètres, la croûte entre dans une phase appelée “necking”, ou étranglement. C’est un stade critique où le risque de rupture continentale augmente fortement. Autrement dit, la croûte est tellement étirée qu’elle commence à perdre sa résistance structurelle. Pour les chercheurs, cela suggère que la région a franchi un cap important vers une séparation plus marquée.
Comment un nouvel océan pourrait-il apparaître?
Le processus en jeu s’appelle le rifting. En clair, la croûte terrestre est tirée horizontalement, ce qui la fait se courber, se fissurer et parfois laisser remonter du magma depuis les profondeurs. Si ce processus se poursuit, l’étape suivante serait l’océanisation. À ce moment-là, le magma remonterait plus abondamment dans les fractures pour créer un nouveau plancher océanique. De l’eau pourrait alors s’y engouffrer, possiblement depuis l’océan Indien, donnant naissance à un nouvel océan.
On est toutefois très loin d’assister à ce scénario à l’échelle humaine. Même si les chercheurs estiment que le point critique théorique du découplage continental a été dépassé, il faudra encore quelques millions d’années avant qu’un véritable océan puisse se former.
Une région clé pour comprendre l’évolution humaine
Le rift de Turkana n’est pas seulement fascinant sur le plan géologique. C’est aussi l’un des endroits les plus importants au monde pour l’étude des origines humaines. À ce jour, plus de 1 200 fossiles d’hominidés datant d’environ 4 millions d’années y ont été découverts, soit environ le tiers de tous les fossiles d’hominidés trouvés en Afrique. Les chercheurs avancent une hypothèse intéressante : les mouvements tectoniques qui ont transformé la région auraient aussi aidé à préserver ces vestiges exceptionnels. Après une période de volcanisme intense il y a environ 4 millions d’années, l’affaissement du rift aurait favorisé l’accumulation rapide de sédiments fins, des conditions idéales pour conserver les fossiles sur de longues périodes. Autrement dit, les forces géologiques qui déchirent lentement la croûte terrestre pourraient aussi être en partie responsables du fait que cette région raconte aujourd’hui une si grande part de l’histoire humaine.
Un continent en mouvement permanent
Même si l’idée d’un continent qui se scinde peut sembler spectaculaire, elle s’inscrit dans un phénomène tout à fait normal à l’échelle de la planète. Les continents n’ont jamais été immobiles. Il y a des centaines de millions d’années, les terres émergées formaient un seul supercontinent, la Pangée. Depuis, les plaques tectoniques n’ont cessé de bouger, de se heurter, de se séparer et de redessiner la carte du monde. L’Afrique de l’Est nous offre donc un rare aperçu d’un processus géologique majeur… en direct, ou presque. Car même si le film avance à la vitesse des plaques tectoniques, les premières fissures du scénario sont déjà visibles.
Selon un article publié par The Weather Network
