Tous les malheurs de la planète peuvent-ils être liés à El Niño?

On aime souvent blâmer El Niño dès qu’une saison sort de l’ordinaire. Mais derrière ce nom bien connu se cache un mécanisme océan-atmosphère complexe, capable d’influencer la météo à grande échelle, jusque sur le Québec.


El Niño : le chef d’orchestre qu’on aime blâmer

Dès 1998, Plume Latraverse chantait « S’il y a du trouble dans les hôpitaux, c’est encore de la faute à El Niño! ». Sans aller dans la satire poétique du grand Plume, on entend souvent cette complainte dès qu’une saison semble bizarre, qu’un hiver déçoit les amateurs de neige ou qu’un été prend une tournure inattendue. Aucun doute, El Niño a la réputation de faire beaucoup parler de lui. Mais concrètement, qu’est-ce que c’est? Et surtout, comment un réchauffement de l’eau dans le Pacifique peut-il finir par influencer la météo jusque chez nous, au Québec, et les ouragans dans l’Atlantique ?

El Niño, c’est quoi?

El Niño est un phénomène climatique naturel qui se produit dans l’océan Pacifique équatorial. En temps normal, les alizés, des vents qui soufflent d’est en ouest le long de l’équateur, poussent l’eau chaude de la côte de l’Amérique du Sud vers l’Asie et l’ouest du Pacifique. Pendant ce temps, de l’eau plus froide remonte des profondeurs près de l’Amérique du Sud pour remplacer cette eau de surface déplacée. Lors d’un épisode El Niño, ces alizés faiblissent. L’eau chaude n’est alors plus repoussée aussi efficacement vers l’ouest, et elle a tendance à revenir vers le centre et l’est du Pacifique, près des côtes de l’Amérique du Sud. C’est cette présence d’eaux anormalement chaudes dans une vaste zone du Pacifique équatorial qui définit El Niño.

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Pourquoi ça change la météo?

L’océan et l’atmosphère sont constamment en interaction. Quand la surface de la mer devient plus chaude que la normale, elle transmet davantage de chaleur et d’humidité à l’air en surface qui à son tour monte en altitude, se refroidit et se condense. Résultat : cela favorise la formation de nuages, d’orages et de précipitations dans les régions concernées. Mais l’effet ne s’arrête pas là. Quand cette zone d’activité change de place dans le Pacifique, elle modifie aussi la circulation atmosphérique à grande échelle, notamment en influençant le courant-jet du Pacifique. En gros, El Niño ne change pas seulement la météo au-dessus de l’océan, il peut aussi aiguiller les systèmes météo sur des rails atmosphériques différents. C’est là que le phénomène commence à se faire sentir très loin de son endroit de naissance.

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Pourquoi l’Amérique du Nord est touchée

Lors d’El Niño, le courant-jet du Pacifique a tendance à se déplacer plus au sud qu’en situation neutre. Cela change la trajectoire des tempêtes et la répartition habituelle des masses d’air sur le continent. Cela favorise souvent des conditions plus douces et plus sèches dans le nord des États-Unis et du Canada pendant l’hiver, tandis que le sud des États-Unis peut devenir plus humide. C’est cette mécanique qui explique pourquoi El Niño revient souvent dans les discussions dès qu’on tente d’interpréter une saison chez nous.

Et pour le Québec?

C’est là qu’il faut éviter de trop simplifier. Oui, on entend souvent que les hivers El Niño ont tendance à être plus doux chez nous, et que les étés El Niño peuvent parfois être un peu moins chauds ou du moins avoir de plus grandes variations de température. On en a un exemple cet été, alors qu’on a eu peu de séquences de grandes chaleurs. Ce sont des tendances générales qui reviennent assez souvent dans les bilans climatiques. Mais dans les faits, la météo ne fonctionne pas comme un interrupteur qui indiquerait « El Niño » ou « Pas El Niño ».

El Niño ne décide pas seul du sort du Québec. Il influence le contexte global, mais d’autres éléments entrent aussi en jeu dont la position exacte du courant-jet, la présence de blocs atmosphériques, l’état de l’Atlantique, l’enneigement, l’humidité des sols, ou encore la manière dont les masses d’air circulent à l’échelle continentale. Bref, El Niño peut orienter la partie, mais ce n’est pas lui qui joue toutes les cartes.

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Chaque El Niño est unique

C’est un point essentiel. On parle souvent d’El Niño comme d’un seul phénomène, alors qu’il peut prendre plusieurs formes. Il peut être faible, modéré ou fort. Il peut aussi s’installer rapidement ou plus lentement. Et surtout, l’endroit précis où les eaux les plus chaudes se concentrent dans le Pacifique change la conséquence atmosphérique. Par exemple, quand le cœur de l’anomalie chaude se trouve plus au centre du Pacifique que près de l’Amérique du Sud, on parle parfois d’El Niño Modoki. Ce type de configuration peut entraîner des effets différents sur la circulation atmosphérique et donc modifier le portrait attendu chez nous. Comme si deux El Niño portaient le même nom mais racontaient une histoire différente.

Combien de temps ça dure?

Un épisode El Niño dure généralement de 9 à 12 mois, mais certains peuvent se prolonger davantage. Ils apparaissent en moyenne tous les deux à sept ans, sans suivre de calendrier fixe. C’est donc un phénomène récurrent, mais jamais totalement prévisible dans sa forme exacte ni dans ses conséquences précises d’une saison à l’autre.

Et La Niña dans tout ça?

Si El Niño correspond à la phase chaude du système, La Niña en est un peu le pendant froid. Lors de La Niña, les alizés soufflent plus fort que la normale, poussent encore davantage l’eau chaude vers l’ouest et favorisent une remontée plus marquée d’eaux froides près de l’Amérique du Sud. Cela tend à produire des effets atmosphériques globalement opposés à ceux d’El Niño. Les deux phénomènes font partie d’un ensemble plus large qu’on appelle ENSO, pour El Niño-Southern Oscillation, l’un des grands moteurs de la variabilité climatique à l’échelle planétaire.

Pourquoi on en parle autant?

Parce qu’El Niño a des effets qui dépassent largement un simple phénomène océanique. Il peut influencer la météo, les sécheresses, certaines pluies abondantes, les écosystèmes marins, la pêche, les incendies dans certaines régions du monde et même certaines activités économiques. Mais attention : dire qu’El Niño influence le climat, ce n’est pas dire qu’il explique tout. C’est souvent là que la phrase “c’est de la faute à El Niño” devient un peu facile. En météo, les causes sont rarement uniques. El Niño peut être un musicien virtuose, parfois très bruyant tel un premier trombone, mais il ne joue jamais en solo.

Avec la collaboration de Kevin Cloutier, météorologue.

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