Abolir le changement d'heure pourrait être une mauvaise idée
Comme c’est la tradition deux fois par année, le débat sur le changement d’heure est relancé en Amérique du Nord. Explications.
En bref :
On va devoir avancer l’heure au Québec dans la nuit de samedi le 7 mars au dimanche le 8 mars;
La Colombie-Britannique va adopter l’heure avancée en permanence à partir de dimanche;
L’heure normale en permanence est l’option privilégiée par plusieurs scientifiques;
Malgré l’opinion publique nettement en faveur de cesser le changement d’heure, pas grand chose ne change.

Un projet de loi qui dort
Le changement d’heure saisonnier continue de faire débat en Amérique du Nord. Entre initiatives politiques pour l’abolir et mises en garde de scientifiques, la question reste loin d’être tranchée. En 2022, le Sénat américain a adopté le « Sunshine Protection Act », un projet de loi visant à mettre fin aux deux changements d’heure en adoptant l’heure avancée permanente. La mesure est toutefois bloquée à la Chambre des représentants.

Au Canada, le Yukon ne change plus l’heure depuis 2020, la Saskatchewan depuis plus de 60 ans, et la Colombie-Britannique vient de joindre ces rangs. Mais plusieurs dirigeants de provinces hésitent, en Ontario notamment, qui ne bougerait que si le Québec et l’État de New York prenaient la même décision.
Un hiver plus sombre?
Si l’idée d’avoir plus de lumière en soirée séduit plusieurs citoyens, les experts soulignent que le scénario serait moins réjouissant en hiver. Selon Joseph De Koninck, professeur en psychologie à l’Université d’Ottawa et spécialiste du sommeil, adopter l’heure avancée permanente pourrait avoir un effet déprimant pendant les mois les plus sombres. À Montréal ou Ottawa, par exemple, le soleil ne se lèverait qu’aux alentours de 8 h 45 en décembre.
« Cela signifie que la majorité des gens se rendraient au travail dans la noirceur », explique-t-il.
Les régions situées à l’ouest d’un fuseau horaire pourraient ressentir encore davantage cet effet. À Vancouver ou Victoria, par exemple, un passage permanent à l’heure avancée repousserait le lever du soleil après 9 h, voire jusqu'à 10 h dans certaines communautés en plein hiver.

Des impacts possibles sur la santé
Plusieurs chercheurs en sommeil préviennent que l’heure avancée permanente pourrait perturber l’horloge biologique. Notre rythme circadien, ce mécanisme qui régule le cycle veille-sommeil, dépend fortement de l’exposition à la lumière du matin. Cette lumière joue un rôle essentiel dans la synchronisation de la production de mélatonine, l’hormone du sommeil. Selon la chercheuse Myriam Juda, de l’Université Simon Fraser, réduire l’exposition à la lumière matinale pourrait entraîner plusieurs effets :
Fatigue accrue pendant la journée;
Difficultés d’endormissement le soir;
Perturbation des cycles de sommeil.
Les adolescents seraient particulièrement vulnérables, puisque leur rythme biologique a déjà tendance à se décaler vers la soirée. Certains chercheurs estiment également que le décalage entre l’horloge biologique et l’horaire social, un phénomène parfois appelé « jet lag social », pourrait augmenter les risques de problèmes de santé à long terme. Des travaux cités par des chercheurs de l’Université Stanford suggèrent que l’heure normale permanente serait plus favorable à la santé que l’heure avancée permanente, notamment en ce qui concerne certains risques cardiovasculaires.
Les effets du changement d’heure actuel
Malgré ces critiques, plusieurs scientifiques reconnaissent qu’abolir les changements d’heure pourrait avoir certains avantages. Le passage à l’heure avancée au printemps est notamment associé à une augmentation temporaire des crises cardiaques et des accidents de la route, en raison de la perte de sommeil liée au changement d’horaire. Mettre fin aux ajustements biannuels pourrait donc éliminer ce choc physiologique.
Les arguments économiques
Les partisans de l’heure avancée permanente mettent plutôt l’accent sur les bénéfices liés aux soirées plus lumineuses. Selon certains gouvernements, davantage de lumière en fin de journée pourrait :
Favoriser les activités extérieures;
Réduire certains accidents en soirée;
Stimuler l’activité économique, notamment dans les secteurs des loisirs et de la restauration.

Un sondage tendancieux?
Des consultations publiques menées en Colombie-Britannique en 2019 ont d’ailleurs montré que plus de 90 % des répondants appuyaient l’idée d’abandonner le changement d’heure. Cependant, les citoyens devaient choisir entre deux options seulement : conserver les changements saisonniers ou adopter l’heure avancée permanente. L’option de l’heure normale permanente n’était pas proposée.
D’autres solutions possibles
Certains spécialistes proposent plutôt de modifier le calendrier des changements d’heure. Joseph De Koninck suggère notamment :
De rapprocher les changements des équinoxes
Ou encore de les effectuer un vendredi, afin de donner aux gens plus de temps pour récupérer le sommeil perdu.
D’autres chercheurs croient que conserver l’heure normale toute l’année représenterait le meilleur compromis pour la santé.
Un débat qui est loin d’être terminé
Pour l’instant, la majorité des provinces et États nord-américains continuent d’appliquer le système actuel. Au Canada, les horloges sont toujours avancées le deuxième dimanche de mars et reculées le premier dimanche de novembre. Entre santé publique, économie et préférences sociales, la question du changement d’heure demeure donc un équilibre délicat, et le débat risque de se poursuivre encore plusieurs années.
